Hollywood tu me fatigues…

Hollywood tu me fatigues…

L’année dernière j’ai lu La Fille du Train, le polar dont tout le monde parlait. J’ai plutôt bien aimé l’intrigue, et j’ai vu il y a quelques mois qu’une adaptation au cinéma était en préparation.

Un livre qui m’a plu, une adaptation ciné, a priori toutes les conditions sont remplies pour que je me retrouve calée dans un fauteuil rouge avec un paquet de M&M’s devant l’écran.

Et pourtant je n’irai pas voir ce film. Pas à cause des critiques assassines (même si effectivement ça ne fait pas envie!)
A cause du choix de l’actrice principale.
Il s’agit d’Emily Blunt.

Grossophobie

Je n’ai rien contre cette jeune fille, dont j’ai dû aller voir la page Wikipedia pour connaître la filmographie, mais juste parce que ce casting est une fois encore l’exemple qu’Hollywood lave toujours plus blanc, plus propre, plus beau, plus mince, même au détriment de l’intrigue.

Je m’explique: l’héroïne du livre, Rachel, est une femme malheureuse, divorcée, au chômage, alcoolique, dont l’ex-mari a retrouvé le bonheur dans les bras de sa maîtresse, et qui se laisse chaque jour un peu plus aller.

Je n’ai pas le texte sous les yeux car j’avais emprunté le livre à une amie, mais je me souviens d’un chapitre où la nouvelle épouse parle de Rachel en disant qu’autrefois elle était ronde mais jolie, mais que depuis le divorce elle avait clairement pris du poids et était devenue carrément grosse.

C’est un élément important pour comprendre la psychologie du personnage, sa détresse. Sa transformation physique est à l’image de son personnage qui se noie dans le quotidien sordide auquel elle est confrontée.

La logique aurait donc voulu que le casting de l’adaptation ciné retienne a minima une jeune femme ronde (ronde pour Hollywood =38), quitte à lui demander de prendre du poids pour le rôle comme Renée Zellweger pour Bridget Jones.

Or, Emily Blunt est mince comme une brindille et n’a pas pris un gramme pour le rôle. D’après mes sources (aka google) Emily Blunt mesure 1m71 pour 52 kg. Son IMC est de 17.8 correspondant à “maigreur” (oui il y a des sites consacrés exclusivement à la taille et au poids des stars, je suis fascinée par l’aspect collaboratif dérisoire des Internets).

poids-emily-blunt

“Robert, il me faut en urgence une actrice pour incarner une boulimique en surpoids.
– Bouge pas Marco, j’ai ça en stock!”.

Et toujours en faisant mes recherches j’apprends que les producteurs du Diable s’habille en Prada lui avaient fait perdre du poids pour incarner son rôle à l’époque, et qu’elle refusait d’en perdre à nouveau pour le deuxième opus. Oui, oui, on demande à une jeune femme qui pèse 52 kg pour 1m71 de maigrir.

Alors, je suis d’accord, vous allez me dire, qu’une jeune femme mince peut tout à fait jouer à merveille la détresse et la dépression, sans pour autant adopter un rôle de boulimique.
Oui, mais le problème est que le cas Emily Blunt n’est pas un cas isolé.

Combien d’héroïnes connaissez-vous qui n’ont pas la taille mannequin? Je ne parle pas de filles rondes qui jouent le rôle de filles rondes, genre la bonne copine, ou la caution comique, mais bien l’héroïne d’un film, qu’il s’agisse d’une comédie sentimentale, d’un drame, peu importe.

Manque de représentativité

Non, il ne fait pas bon être ronde à Hollywood. (oui je dis ronde, parce que grosse est un gros mot).
Bien sûr vous pouvez remplacer ronde par noire/arabe/vieille/souffrant d’un handicap/moche (bien que cette notion soit relative mais disons “ne correspondant pas aux canons de beauté prédéfinis” histoire d’être bien politiquement correcte).

“Ah ouais mais bon, t’as rien compris là, le cinéma c’est l’industrie du glamour, c’est une machine à rêves, les gens sont là pour avoir des paillettes dans les yeux, pas pour aller voir les aventures de leur voisine.”

Ah ben justement c’est ce qui est magique avec le cinéma, c’est que tout est possible. Toutes les histoires sont dignes d’intérêt, selon comment elles sont traitées, et par conséquent, tout le monde peut être un héros/une héroïne.

Je ne crois pas que les films de Ken Loach ne soient pas du cinéma, et pourtant on y parle peu de la vie de rêve de mannequins se trémoussant au bord d’une piscine avec le champagne qui coule à flot sur le torse de jeunes éphèbes bodybuildés.
Les gens vont au cinéma pour qu’on leur raconte des histoires, de bonnes histoires.

Et si l’histoire doit être celle d’une femme âgée, obèse, en fauteuil roulant, on prend qui pour incarner le rôle? Cameron Diaz? Jennifer Lawrence?

Et bien pourquoi pas! A condition qu’on prenne une jeune fille ronde ou une actrice de 55 ans pour la comédie sentimentale du moment. Si on fait vraiment tomber les barrières, faisons-le dans les deux sens. Acceptons notre part d’imaginaire. Acceptons qu’on puisse incarner l’aspiration amoureuse après 30 ans, et au delà de 55 kilos. Acceptons la beauté dans sa diversité.

Ah et puis soyons fou, dans cette comédie sentimentale si géniale avec notre héroïne qui rencontre l’amour, lui tourne autour, et accède enfin au bonheur (bref, le pitch de 100% des comédies sentimentales) pourquoi ne pas faire en sorte que cet amour soit… une femme. Marre des fictions hétéronormées, ou les homos ne jouent que des rôles d’homo. Je suis hétérosexuelle et je pense que je me prendrais tout autant au jeu d’une histoire d’amour lesbienne ou gay, du moment où on soigne la BO et les costumes (chacun ses priorités).

Jeunisme et sexisme

Arrêtons de mettre au placard des actrices parce qu’elles ont passé 40 ans. Et de faire jouer les compagnes d’acteurs sexagénaires par des actrices n’ayant pas passé le cap des 30 ans.

Je pense que vous l’avez vue mais je vous partage l’excellente video d’Amy Schumer fêtant le “dernier jour de baisabilité” de l’actrice Julia Louis-Deyfus, âgée de 35 ans et qui sait que désormais elle sera cantonnée aux rôles de mère (dont les fils auront … 35 ans), alors qu’un homme peut encore jouer des rôles de séducteur en ayant la soixantaine sans que personne ne s’en offusque.

Dans une série française l’an dernier (oui, car dans mon titre je dis “Hollywood tu me fatigues”, mais c’est à l’ensemble de l’industrie audiovisuelle que s’adresse ce reproche), Malaterra pour ne pas la nommer, j’avais été choquée par le choix des acteurs.

Je m’explique: la série met en scène une famille, une mère, un père et une fille. Après vérification sur Wikipedia, si ces deux personnes avaient vraiment eu cette jeune fille, ils auraient procréé à l’âge de 13 ans. Oui parce que prendre des acteurs quadragénaires pour incarner des parents, ce n’est pas sexy les amis, alors la vraisemblance on s’en fout. Et tant pis si sur certains plans la mère et la fille se confondent comme deux copines de classe.

Plus globalement cette anecdote sur Emily Blunt en dit long sur la difficulté de notre société et ses médias (le cinéma mais pas seulement) à accepter la différence physique, à commencer par une silhouette enrobée. On en parle beaucoup lorsqu’on dénonce les abus de photoshop dans les pubs, la maigreur des mannequins sur les podiums, et l’image des femmes dans la presse féminine, mais il ne faut pas oublier le rôle de la fiction, au cinéma et à la télé.

Et même dans les dessins animés, tiens. A quand une princesse Disney avec une taille au moins deux fois plus large que son cou? (si vous pensez que j’exagère, regardez l’image ci-dessous)

Si tu as une petite fille, dis-toi qu’elle est en train d’intégrer inconsciemment comme modèle corporel idéal une morphologie qui n’existe pas, comme nous l’avons fait avec les Barbie, ça fait peur non?

disney

Ce que j’attends d’un acteur ou d’une actrice, c’est sa capacité à incarner un personnage, à s’effacer devant son rôle, à nous faire oublier qui il/elle est pour mieux nous livrer l’Autre. C’est un véritable métier, il y a certes des gens qui ont un talent naturel, mais il existe des formations et des diplômes pour cela. Ne confondons pas mannequin et acteur. Ne confondons pas beauté et talent. Et ne confondons pas conformité aux modèles dominants et beauté, tout simplement.

N’oublions pas que l’autre est beau ou belle qu’à travers  le regard que nous portons sur lui/elle. Tant que nous continuerons d’accepter ces images de beauté préformatées, nous contribuerons à la violence de ce monde. Ouvrons les yeux, pour voir la beauté là où elle est, c’est-à-dire partout.

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